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« Causette » : « Francoise Cotta, la vie clandestine d’une avocate »

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La copine de Causette Publié le 05 Décembre 2016 par Madeleine Leroyer
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Depuis dix-huit mois, l’avocate pénaliste, figure du barreau de Paris, accueille dans sa maison de la vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne, des dizaines de migrants qui tentent de rejoindre la France. Itinéraire d’une combattante.

 

Ce matin-là, il est un peu plus de 8 heures quand Françoise Cotta ouvre sa porte, en chemise de nuit trouée, précédée d’aboiements. « Je fais pas dans le sophistiqué ! » crâne-t-elle. Avocate pénaliste de renom, trente-six ans de robe au compteur, elle mesure ses effets de manches. Le temps de troquer ses atours nocturnes contre des chaussures de rando et la voici dehors, dans l’air vif du matin. Loin des cours d’assises où elle est l’une des rares femmes de sa génération à s’être imposée – GQ la classait en 2015 parmi les trente avocats les plus puissants de France –, elle contemple ce paysage de montagne rude et envoûtant. À droite, le massif de la Cougoule, à gauche, l’Arpette, cuivrée par l’automne, en contrebas, la Roya, qui donne son nom à la vallée où se trouve sa maison. Plus haut, les loups, revenus en nombre dans le Mercantour. Françoise, 67 ans, frissonne, relève le col de son manteau de laine grise. Tout droit, au bout de la vallée, c’est l’Italie, Vintimille.

Depuis juin 2015, la frontière est fermée, mais les migrants continuent de passer, vaille que vaille, une fois, deux fois, dix fois, s’il le faut, malgré les contrôles de la police aux frontières et des gendarmes qui les renvoient systématiquement à Vintimille. « Ils montent à pied, le long de la route ou de la voie ferrée, marchent six heures, sept heures, avant d’arriver ici. Ils n’ont rien sur eux, parfois même pas un tee-shirt. Et ils nous demandent : c’est loin, Paris ? » raconte Françoise. Oui, c’est loin, et eux sont cassés par la route. Alors, depuis près de dix-huit mois, elle les accueille, pour quelques jours ou quelques semaines, dans cette bâtisse du XVIIIe siècle, dans les Alpes-Maritimes, à une heure de route de son Nice natal.

 

En 1995, lorsqu’elle a acheté la maison, « c’était une ruine ». Depuis, construite sur trois niveaux, elle a retrouvé son allure, noble et sans chichis. « Cet endroit aimante », souffle Françoise. Tout ici dit la présence de ses hôtes. La petite chapelle, avec son autel baroque débordant de cierges, fait office de vestiaire. De gros sacs de vêtements s’y entassent, apportés par tout ce que la vallée compte de bonnes volontés. Une remise en contrebas sert de dispensaire. Quatre infirmières libérales, coordonnées par Médecins du monde, s’y relaient pour soigner les migrants – entorses et plaies diverses aux pieds, quelques cas de gale. Le potager tourne à plein régime, offrant en abondance tomates tardives et courges ventrues. Trois ânes, le poil déjà épais en cet automne frisquet, se baladent en liberté sous les oliviers aux branches lourdes – « Va falloir récolter. Ça me fait chier ! », clame la maîtresse des lieux.

Réveillé par le boucan des chiens, Filmon, un adolescent érythréen long et fin se précipite sur Françoise pour lui donner l’accolade, épaule droite contre épaule droite, comme au pays. « Mama Françoise ! How are you ? – Mia mia. I’m OK. Take milk ! Take ! » Dans son anglais sommaire ponctué de quelques mots de tigrinya (langue érythréenne) et d’arabe, Françoise s’enquiert de chacun de ses hôtes. Cette nuit- là, ils étaient quatorze chez elle, tous venus de la Corne de l’Afrique. La plus petite, Tamani, alias « Chocolata », a l’espièglerie de ses 4 ans. Avec sa sœur Tala et ses frères Mohamed et Fati, ils ont dessiné des embarcations multicolores, souvenir de leur traversée entre la Libye et l’Italie. « Quand ils sont arrivés, il y a un mois, ils ne parlaient pas, ces gamins ! Muets. Ils ont commencé à reprendre des couleurs quand ils ont pu retrouver un peu de tranquillité, ici, en famille », glisse Françoise, émue. Aujourd’hui, les dessins sont accrochés sous le porche d’entrée, juste au-dessus de la réserve de bois. Cauchemar devenu talisman. Sur les bergères de velours rouge postées devant le poêle, Khalifa, un jeune Soudanais, répète en boucle les paroles de la chanson que lui apprend une étudiante infirmière qui monte presque tous les jours. « Paname, Paname, on arrive. Moi ma gueule et mon sac à dos. Paname, Paname, on arrive, moi mes rêves et mes chansons… »

Dans la vallée de la Roya, ils sont ainsi près d’une centaine, réunis sous la ban- nière de l’association « Roya citoyenne », à se mobiliser pour venir en aide aux migrants. « D’abord, on les récupérait ici, sur le bord de la route, puis, avec quelques autres, on s’est mis à aller chercher les plus vulnérables, les mineurs et les familles, en Italie, pour les conduire en France », raconte Françoise. Avec ses copains de la Roya, ils ont ainsi fait « passer » plusieurs centaines de migrants pour leur permettre de pour- suivre leur route vers le nord, en évitant les gares et axes routiers trop surveillés. En toute illégalité. La loi française punit l’aide à l’entrée et au séjour des étrangers en situation irrégulière. L’avocate le sait mieux que quiconque. Elle assume, prône la désobéissance civile : « Deux jours en garde à vue, pourquoi pas ? Au moins je pourrai dormir… Et puis je suis contre la martyrologie. On n’est pas des héros ! Pendant la guerre, les gens risquaient leur vie pour cacher des Juifs. Nous, on en est loin. »

 

En octobre dernier, l’association a investi un centre de vacances de la SNCF désaffecté pour y installer un lieu d’accueil provisoire pour les migrants, toujours plus nombreux, toujours plus jeunes. Furieux, Christian Estrosi, président de la région Paca, et Éric Ciotti, à la tête du conseil général des Alpes-Maritimes, obtiennent l’évacuation express de cette « mini- jungle ». Cette fois, Cédric Herrou, l’un des « passeurs » les plus engagés, passe plusieurs jours en garde à vue et risque une peine de prison*. Ça tombe bien, son avocate est à pied d’œuvre et sa ligne de défense toute trouvée. Ce sera la contre- attaque. « On intervient pour secourir des personnes vulnérables, qui demandent la protection de la France. C’est particulièrement vrai des mineurs isolés. L’État français a l’obligation de les prendre sous sa protection en leur assurant hébergement et scolarisation. Au lieu de quoi, ces enfants sont reconduits en Italie, sans aucun examen de leur situation. C’est totalement illégal ! », tempête Françoise, qui prépare des plaintes au pénal et au tribunal administratif pour non- assistance à mineur en danger.

En attendant, les contrôles se resserrent. Pour éviter les barrages, omniprésents dans les Alpes-Maritimes, il faut maintenant emprunter les axes secondaires, franchir des cols à 2 000 mètres. Le sommeil manque, les militants de la Roya s’épuisent. « On ne peut pas indéfiniment se substituer à l’État ! Il faut sortir de l’humanitaire pour engager une bataille politique, martèle Françoise. Il y a d’ailleurs une forme d’hypocrisie. S’ils voulaient vraiment nous arrêter, il suffirait de bloquer en bas de chez moi, mais ils ne le font pas, signe que ça les arrange. »

Sa « passion de la défense », Françoise dit la devoir à son père, Jacques Cotta, pénaliste de grand talent et résistant engagé dans les francs-tireurs. Maire SFIO de Nice de 1945 à 1947, il y crée notamment le Théâtre de verdure et l’Université populaire des Alpes-Maritimes. Françoise et son frère cadet, lui aussi prénommé Jacques, sont les enfants d’après-guerre de cet homme qui en avait eu deux autres dans les années 1930 : Alain, l’économiste, et Michèle, la journaliste. Profondément marquée par les valeurs de son père, Françoise tente pourtant une dérobade en choisissant médecine. Une première année, « très nulle ». Puis elle fait son droit, en s’octroyant celui de prendre son temps. Elle sèche les examens, leur préfère les manifs trotskistes. Mai 1968 fait des petits, elle en est une.

frise dans Soutien aux sans-papiers

Elle finit par passer le barreau en 1980, et fait ses classes à la 23e chambre du tribunal correctionnel, celle des « flagrants délits », ancêtres des comparutions immédiates. En 1983, elle s’installe au 1, rue du Louvre, dans un immeuble qui deviendra au fil des décennies le repaire des plus grands avocats parisiens. Françoise, elle, préfère les cours d’assises. Vingt procès par an, dans tous les coins de France. Elle y défend violeurs et pédophiles, comme Jacques Kaisersmertz (ancien instituteur accusé de viols sur mineurs dans les années 1980, condamné à dix-huit ans de réclusion en 2001), intimement convaincue qu’il n’existe pas de « monstres », uniquement des hommes et des femmes coupables des pires crimes, le plus souvent avec la complicité silencieuse de beaucoup d’autres. « Dans les affaires de pédophilie ou d’inceste, les parents savent », lâche-t-elle, ses yeux de lynx plantés dans les vôtres.

« Françoise, c’est un talent fou, hors norme ! Elle est totalement différente de tous les autres avocats de sa génération », s’enthousiasme l’avocat Michel Konitz, son voisin au 1, rue du Louvre depuis plus de trente ans. « Ce n’est pas une technicienne qui lève des vices de procédures – elle est bordélique ! –, ce n’est pas un ténor à grosse voix, non, Françoise, c’est une conteuse. Elle sait comme personne parler de la souffrance, de la jalousie qui rend fou. » Et Konitz d’évoquer un procès d’as- sises, il y a vingt-cinq ans, où elle défendait un homme accusé du meurtre de l’amant de sa femme. « À la fin de sa plaidoirie, son client était en larmes, de même que l’ensemble des jurés et les deux assesseurs. Même le président s’accrochait à sa table pour ne pas craquer ! » Car ce qui passionne l’avocate, ce ne sont pas tant les faits que les êtres, faillibles, mais capables de s’amender, si tant est qu’on les y aide. Elle lutte donc pied à pied contre les procureurs qui éclament la perpétuité, « qui substitue à la peine de mort une peine de vie », et dénonce les errements du tout répressif, où la prison devient le berceau de la récidive.

À la tête de l’association Justice action liberté (JAL), elle s’oppose, dans la presse et sur les marches du Palais, au « populisme pénal » du quinquennat Sarkozy, qui consiste à instrumentaliser les faits divers pour légiférer en toute hâte. Peines planchers, rétention de sûreté, elle est de tous les combats. En 2009, elle est l’une des instigatrices de la fronde unitaire des avocats et des magistrats contre les tentatives de suppression du juge d’instruction au profit du seul procureur. La rebelle promène alors un cahier barré de l’auto- collant : « Assis, debout, mais pas couchés. Pas de justice sans indépendance ! » Elle ne goûte guère les prix d’éloquence et marque soigneusement ses distances avec les rituels de la profession. La première fois qu’elle se rend au célèbre concours d’éloquence de la Conférence des avocats du barreau de Paris, c’est en 2010, après trente ans de métier.

Déroutante, Françoise manie le contre-pied comme personne. Femme dans l’univers très masculin des pénalistes, Parisienne au milieu des montagnards de la Roya, elle chérit trop la liberté, la sienne et celle des autres, pour s’accommoder d’une étiquette. « Être une femme dans ce milieu n’a jamais été un problème. Ce n’est pas un sujet pour moi. » Sa jeune associée, Julie Guillarme, lui tombe dessus : « Mais vous êtes sur une autre planète ! Bien sûr que c’est un problème. Si les confrères voient une avocate en minijupe dans les allées de Fresnes, ils disent qu’elle vient racoler des clients ! » « Oui, avec les confrères, c’est vrai, concède Françoise, qui conte ses débuts de pestiférée au Palais de justice. Je me souviens d’une affaire de stups. Nous étions plusieurs confrères, et je plaidais pour le principal accusé. Quand je suis entrée dans la salle d’audience, comme à leur habitude, aucun avocat ne m’a saluée. Pendant ma plaidoirie, ils ne m’écoutaient pas. Ils faisaient autre chose. Ostensiblement. Si bien que la présidente est intervenue en leur disant : “Si la plaidoirie de votre consœur ne vous intéresse pas, vous pouvez sortir.” Ils sont tous sortis ! » Quelques années plus tard, l’un d’entre eux, qui se reconnaîtra, l’a gratifiée d’un piteux : « Tu sais, tu es des nôtres, quand même. » Elle a souri. « La vérité c’est que je m’en fous ! C’est ridicule ! »

 

Si elle prend volontiers la plume pour signer des tribunes, elle est plus rétive à parler d’elle-même. Un chroniqueur judiciaire lui propose un livre, elle tarde à s’y mettre. « L’écriture, c’est trop définitif. Je n’ai jamais écrit “je t’aime” à un homme », confie-t-elle. Des amours, donc, pas d’enfants. Du boulot, par-dessus la tête. Au volant de sa Clio hors d’âge, elle sillonne la banlieue, de Fresnes à Fleury-Mérogis, où elle a ses habitudes au buffet chinois à volonté, en face de la maison d’arrêt. À Paris comme à la montagne, elle préfère les gros manteaux de laine ou de peau, de préférence portés l’un sur l’autre. Pour ses chiens, elle a choisi un pavillon à Villejuif (Val-de-Marne), niché au pied des immeubles HLM, avec un jardin qui n’a pas vu une tondeuse depuis belle lurette. « Je ne suis absolument pas bluffée par les signes extérieurs de richesse. » Ses seuls palais sont de justice. Chez elle, « les pauvres ne paient pas, et les riches paient pour les pauvres ». Cédric Herrou, son acolyte de la Roya, la traite élogieusement de « punk ». C’est vrai. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, elle s’est présentée tête rasée à un cocktail au Palais de justice. Elle sortait de chimio et elle n’avait pas voulu tricher avec sa perruque. « Pour les clients, oui. Pas avec les confrères. »

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Cancer, pneumonies à répétition. Deux années terribles, pendant lesquelles elle continue de plaider, fuyant à toutes jambes la commisération. Son épaisse chevelure auburn est devenue poivre et sel et ses rides se sont creusées. Quand, en 2015, elle ouvre la porte de sa maison à un premier groupe de jeunes Soudanais, elle est encore convalescente. Tous sont partis depuis, sauf un, Mamadou, qui rêve de Victor Hugo et tient la maison quand « Mama Françoise » est à Paris.

À la 24e chambre du tribunal correctionnel, la voici de nouveau en première ligne aux côtés des réfugiés et de leurs soutiens. Aubépine Dahan et Houssam El-Assimi, deux militants du collectif La Chapelle debout, très actifs auprès des migrants des campements de Stalingrad et Jaurès, sont poursuivis pour organisation de manifestation illégale, alors même qu’ils avaient déposé le parcours à la Préfecture. Françoise et son confrère Dominique Tricaud demandent l’audition de deux témoins. La présidente n’en accepte qu’un. Le ton monte, les avocats quittent la salle d’audience avec fracas, leurs clients dans leur sillage. Ils seront relaxés en fin de matinée.

À la sortie du tribunal, Françoise s’accorde une orange pressée au café des Deux Palais avec Dominique Tricaud, complice de trente ans, cofondateur du JAL. « Françoise Cotta, c’est du lourd ! », lance-t-il, pas mécontent de leur tour de force à l’audience. L’intéressée regarde sa montre : « Faut que j’aille chercher les jeunes Érythréens que j’ai ramenés de Roya. Bon, Dominique, si je finis en garde à vue, je te ferai appeler, d’accord ? » Il acquiesce, elle repart.

À Villejuif comme dans sa maison de Roya, sa porte est ouverte. Lasse mais jamais battue, Françoise peut se raccrocher à une « très vieille connaissance », la femme Narsès, la paysanne de l’Électre de Giraudoux, que son père lui lisait il y a plus d’un demi-siècle : « Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève? – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. » 

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* Le 5 janvier 2017, le procureur de la République de Nice a requis 8 mois de prison avec sursis (avec mise à l’épreuve, la confiscation de son véhicule, et la limitation de l’usage de son permis de conduire aux besoins de sa profession) à l’encontre de Cédric Herrou. Délibéré prévu le 10 février.

Publié le 05 Décembre 2016
Auteur : Madeleine Leroyer | Photo : Benjamin Bechet/PictureTank pour Causette et © A. Morissard/citizenside/AFP/ 21979 vues |

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