Aide aux migrants : Cédric Herrou à nouveau interpellé,
des journalistes entravés
21 janvier 2017 Par Louise Fessard
Dans la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), les autorités accroissent la pression. Trois militants, dont l’agriculteur Cédric Herrou déjà poursuivi pour aide au séjour irrégulier, ont été placés en garde à vue, puis relâchés le 20 janvier. Une journaliste a également été placée en garde à vue, et un photographe mis à terre par des gendarmes, pour l’empêcher de documenter une perquisition chez l’agriculteur.
ugé le 4 janvier 2016 pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’étrangers en situation irrégulière, l’agriculteur Cédric Herrou, 37 ans, avait revendiqué « une action politique ». Le procureur de la République de Nice Jean-Michel Prêtre avait requis huit mois avec sursis contre cette figure emblématique du combat des habitants de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes). Depuis le rétablissement des contrôles à la frontière franco-italienne en novembre 2016 à la suite des attentats de Paris, cette vallée est devenue un point de passage obligé pour les migrants souhaitant rejoindre la France. Toutes les nuits, de petits groupes partent de Vintimille par les voies de chemin de fer, les sentiers ou la départementale. La décision du tribunal sera connue le 10 février.
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En attendant, l’agriculteur de Breil-sur-Roya a été de nouveau interpellé le 19 janvier 2017 par des militaires d’une patrouille Sentinelle vers 1 heure du matin, sur un chemin près de Sospel. Placé en garde à vue dans les locaux de la brigade de recherche de la gendarmerie de Menton, Cédric Herrou a été libéré le 20 janvier au soir. Toutefois, a prévenu le procureur de Nice, l’enquête en flagrance « se poursuit malgré tout, notamment avec l’exploitation de la téléphonie ». Une enquête de ce type peut durer huit jours.
Qu’est-il reproché à Cédric Herrou, qui en est à sa troisième interpellation ? Dans Nice Matin, le procureur de Nice a commenté en direct sa garde à vue : « Il était caché dans des buissons au moment de son interpellation. Il était en compagnie de plusieurs Érythréens en situation irrégulière. Il est en garde à vue pour, a minima, aide à la circulation d’étrangers en situation irrégulière. La compagnie de gendarmerie de Menton est chargée de l’enquête. L’audition de M. Herrou est en cours. » Dans Libération, le procureur précise : « Il tentait de faire passer, par des chemins détournés, le contrôle à trois personnes d’origine érythréenne. »
La version de Cédric Herrou, joint ce samedi, diffère sensiblement : « Mercredi soir, trois jeunes Érythréens et un Tchadien [tous quatre majeurs – ndlr] sont partis de chez moi vers 20 h 30, un peu avant le dernier train pour Nice. Ça m’a stressé de ne pas avoir de nouvelles. Avec Morgan [son frère – ndlr] et Lucille [une bénévole – ndlr], nous avons essayé de longer les voies ferrées. Nous étions deux voitures et avons été contrôlés au point de passage autorisé à l’entrée de Sospel. Dans l’autre voiture, celle de mon frère, il y avait plusieurs sacs à dos. Un gendarme a dit à mon frère : “Profite de ta dernière bière.” Ce sont eux qui ont alerté les militaires sur les “agissements de la famille Herrou”. À Sospel, nous nous sommes arrêtés pour boire une bière. Hassan, le jeune Tchadien, a fini par rallumer son téléphone : “Je suis perdu, je suis sous un pont.” Nous avons compris, lors de la garde à vue, qu’ils avaient dû être bloqués par des travaux sur les voies. Je suis parti à pied sur la voie ferrée, je les ai trouvés et nous avons attendu près du cimetière de Sospel. Nous avons entendu du bruit, je me suis éloigné, j’ai vu les militaires interpeller les trois Érythréens puis ils m’ont chopé aussi. Ils nous auraient repérés avec des jumelles nocturnes. Je n’étais pas caché, je n’avais pas de voiture contrairement à ce que le procureur a affirmé. J’étais assis dans l’herbe et je regardais, car ça fait peur une dizaine de militaires qui courent avec leur arme. Hassan a été arrêté plus tard par la police aux frontières. »
Son avocat Zia Oloumi s’interroge sur les conditions de son interpellation par des militaires de la mission Sentinelle, ainsi que sur l’« intention véritable » de la perquisition de son domicile le 19 janvier. « Est-on dans du grand banditisme, de l’antiterrorisme ? Il y a une volonté d’impressionner avec un déploiement de force comme dans les cités. » Une trentaine de gendarmes « casqués, avec visière, gilet tactique multipoches, tonfa, lacrymo et pince-monseigneur », ont débarqué jeudi après-midi sur le terrain de l’agriculteur, selon le récit de Laurent Carré, photographe à Libération qui était présent. Laurent Carré a voulu photographier l’intervention et en a été physiquement empêché. D’abord par une clef de bras, puis par un plaquage au sol.
« “Le journaliste, tu le fais redescendre !” Ça doit être pour moi ça, relate-t-il dans Libération. Un gendarme vient à ma rencontre et me saisit le bras. J’essaye de faire des images, contestant tranquillement, quand un second m’attrape le bras gauche. Une subtile torsion arrière assez désagréable du bras plus tard, je me retrouve en bas sur ces sentiers escarpés. Mes deux cerbères me relâchent près du bas de la piste : “Voilà vous restez là, vous n’allez pas plus haut.” »
Entre-temps, les gendarmes interpellent Lucille, 25 ans, et Morgan, 31 ans, qui venaient de finir de déjeuner avec le photographe, ainsi que trois mineurs soudanais et tchadiens de 16 à 17 ans, Nasser, Moussa et Ali. Le photographe les voit redescendre. « Je fais des images des prévenus quand soudain j’entends : “Non, non, pas de photos”, hurle le gendarme en civil. Je proteste et déclenche. Subitement le gendarme casqué me fiche au sol. Je déclenche de nouveau et un second casque entre dans mon champ de vision. Les bras associés saisissent ma main et mon boîtier. Ses doigts parcourent les touches de mon appareil photo. »
Émile, un bénévole de 31 ans, était également présent : « Les gendarmes ont débarqué d’en haut et d’en bas en file indienne et cerné la maison en criant. Ils ont failli flinguer le chien. Ils ont ouvert les caravanes des trois mineurs en les braquant comme si c’était des terroristes. Ils sont rentrés, arme à feu à la main, dans la maison où une infirmière soignait un mineur. C’était complètement démesuré. Direct, ils ont tutoyé Lucille et Morgan. C’était très condescendant. »
Placée en garde à vue par la brigade de recherche de la gendarmerie de Menton comme le frère de Cédric Herrou, Lucille a exercé son droit au silence. « Les gendarmes m’ont arrêtée, car ils m’avaient vue dans la voiture avec Cédric mercredi soir, nous explique-t-elle. Ils trouvaient suspect que j’ai tant de sacs avec des vêtements dans le coffre et que Morgan ait beaucoup de sacs à dos. Ils m’ont demandé ce que je faisais à Sospel ce mercredi soir, de décrire ma journée, quel était mon parcours, pourquoi j’étais venue dans la vallée. »
« Un acharnement dangereux »
Quant aux trois mineurs non accompagnés, également interpellés par les gendarmes, ils étaient de retour chez Cédric Herrou ce samedi matin après avoir marché toute la nuit sur les voies ferrées venant d’Italie. L’agriculteur ne décolère pas. « Nous avions fait une requête de prise en charge éducative auprès du parquet de Nice et de l’aide sociale à l’enfance [ASE, gérée par le conseil départemental – ndlr] le 16 décembre 2016, dit Cédric Herrou. Et les gendarmes, au lieu de les prendre en charge, les ont renvoyés en Italie ! »
Selon la loi française, tout mineur non accompagné doit être pris en charge par la police et placé dans un foyer par l’aide sociale à l’enfance du département concerné. Mais la préfecture des Alpes-Maritimes prétexte du rétablissement des contrôles aux frontières pour leur refuser cette protection. L’argutie est la suivante : lorsque les mineurs sont contrôlés sur un des treize points de passage autorisés (PPA) des Alpes-Maritimes, comme la gare de Menton-Garavan ou celle de Sospel, ces étrangers sont considérés comme “non entrés” en France et donc “non admis”. Cédric Herrou estime qu’une quarantaine de mineurs étrangers non accompagnés sont actuellement bloqués dans la vallée, le parquet des mineurs de Nice et le département se renvoyant la balle.
Émile est lui aussi particulièrement choqué du traitement de ces adolescents ayant fui leur pays. « Nous nous attendions à une perquisition, comme à chaque fois que Cédric part en garde à vue. Nous leur avions dit : “Vous avez des droits, vous ne risquez rien, ne partez pas en courant.” Ces adolescents sont arrivés il y a deux mois épuisés, muets, ils commençaient à aller mieux, à rire, à se remettre à parler, et ils se font mettre en joue par des gendarmes surarmés qui les embarquent… C’est tout le travail de deux mois qui est mis en l’air ! »
Le 19 janvier, vers trois heures du matin, une journaliste du mensuel L’Âge de faire a également été interpellée un peu après Sospel alors qu’elle accompagnait sur la voie ferrée six adolescents érythréens pour un reportage. « Une quinzaine de militaires, de gendarmes et de policiers de la PAF embusqués dans chacune des voies nous sont tombés dessus un peu après un tunnel », décrit Lisa Giachino, jointe par téléphone. La journaliste a passé dix heures en garde à vue à la PAF de Menton, avant d’être libérée sans poursuite. « Elle n’était pas en possession d’une carte de presse, a justifié le procureur de la République de Nice Jean-Michel Prêtre dans Libération. Elle a été placée en garde à vue pour faire la démonstration qu’elle réalisait bien un reportage, et non une aide aux migrants. »
Directrice de la publication du mensuel, Lisa Giachino ne dispose en effet pas de carte de presse, mais là n’est pas la question, d’autant que la carte de presse ne fait pas le journaliste. « À aucun moment les gendarmes et policiers ne me l’ont demandée, dit-elle. Et les policiers et gendarmes n’ont jamais mis en doute le fait que j’étais journaliste. » À sa libération pour « infraction incaractérisée », les policiers ont toutefois laissé planer la menace : « Attention, si on vous reprend avec des migrants, on peut rouvrir l’enquête et vous poursuivre. » « Je leur ai répondu que je faisais mon travail et que je reviendrais sans doute en reportage sur les migrants, relate Lisa Giachino. Ils m’ont dit que quand on fait un reportage en vallée de la Roya, il faut une autorisation en préfecture ! »
À la gare de Menton après sa sortie de garde à vue vers 13 heures, la journaliste a vu la police placer dans un train vers l’Italie les six adolescents érythréens, dont au moins quatre mineurs, interpellés en même temps qu’elle. « Ils avaient été enregistrés comme mineurs à la police aux frontières et certains avaient fait une demande de prise en charge par l’ASE, remarque Lisa Giachino. Nous avons été arrêtés sur le sol français, pas sur un PPA, donc ces mineurs auraient dû être pris en charge.»
Dans un communiqué, l’association Roya citoyenne a dénoncé un « acharnement dangereux » du préfet des Alpes-Maritimes. C’est l’impression que donnent les autorités départementales, dont l’action répressive n’est pas forcément suivie par les juges du siège. Le tribunal correctionnel de Nice a ainsi relaxé, le 6 janvier 2017, un enseignant-chercheur qui avait convoyé des Érythréennes. Le procureur de la République de Nice a fait appel. Le même jour, quatre militants étaient interpellés et placés en garde à vue près de Sospel, accusés d’avoir aidé des migrants à contourner un contrôle de police. Poursuivis pour aide au séjour et à la circulation d’étrangers, ils sont convoqués le 16 mai 2017 devant le tribunal correctionnel de Nice.
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